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Version du 25/10/2002 ANALYSE
DU VÉCU "SECTAIRE" PAR L’EX-ADEPTE D’UNE SECTE par Laurence Dricot, sous la direction de
Jean-Claude Maes Laurence Dricot est ingénieur civil et psychologue. Nous lui devons une partie importante du travail réalisé sur cette deuxième recherche, et de sa finalisation. Jean-Claude Maes est psychologue, psychothérapeute familial systémique, et président de SOS-Sectes. Il est à la fois directeur de cette recherche et co-auteur de cet article, paru dans les Cahiers de la Santé n°16 : "Phénomène sectaire et santé mentale" (voir "Publications"). L’analyse
présentée ci-après se base sur les réponses à un questionnaire d’une
bonne centaine de questions à choix multiples, réponses fournies par 24
ex-adeptes de diverses sectes. Ce questionnaire " fermé" a été
établi pour couvrir un champ assez vaste d’aspects comportementaux au sens
large des ex-adeptes ; il a été établi non pas de manière quelconque
mais sur base de données recueillies au cours d’interviews réalisés préalablement
avec 3 catégories de personnes : des ex-adeptes, des conjoints d’adeptes et
des familles d’adeptes. L’analyse des réponses a visé à déterminer les
relations comportementales relativement structurées, constantes se dégageant
précisément des réponses au questionnaire en fonction d’hypothèses
plausibles rendant compte de notre expérience avec les ex-adeptes. Pour
que l’analyse ait une certaine consistance, nous avons appliqué la technique
statistique dite méthode par extraction, visant à déterminer les composantes
principales dans les réponses des ex-adeptes ("Rotation Method : Variation
with Kaiser Normalization"). Cette méthode permet de déterminer et classer selon leur
valeur les corrélations, qu’elles soient positives ou négatives, entre
divers facteurs supposés fonder les réponses des ex-adeptes aux questions posées.
Pour donner la consistance voulue aux résultats, nous n’avons retenu pour
l’analyse que les corrélations vraiment significatives, à savoir celles avec
un coefficient égal ou supérieur à 0,70, soit pour 24 sujets, un p <
0,001. Enfin, pour chacune des huit hypothèses examinées, nous avons classé
les corrélations selon leur degré (leur valeur) en tenant compte aussi de leur
fréquence d’apparition. Dès lors et de manière systématique, tant les
personnes mentionnées que les caractéristiques comportementales les concernant
sont toujours citées non pas de manière aléatoire mais dans l’ordre précis
correspondant à la fois à la combinaison de la fréquence d’apparition des
corrélations trouvées et à leur degré (par exemple, 3 corrélations à 0,85
pour un facteur donné ont plus de poids que 2 corrélations à 0,72 pour un
autre facteur d’une hypothèse donnée). Enfin, il n’est pas inutile de
rappeler que les résultats de l’analyse expriment toujours le point de vue de
l’ex-adepte et ne traduisent donc pas, en tout cas directement, la pensée de
l’entourage. HYPOTHESE 1. Notre première hypothèse est fondée sur le vécu de l’entourage, le vécu des proches suite à l’entrée de l’ex-adepte dans la secte, soit plus précisément : le conjoint et ses enfants, le père, la mère et la fratrie ainsi que les amis (rappelons encore si besoin est que ce vécu n’est pas celui qu’a rapporté l’entourage lui-même mais le vécu tel qu’il est apparu, tel qu’il a été ressenti par l’ex-adepte). 1°
Comment l’entourage de l’ex-adepte a-t-il réagi suite à son entrée dans
la secte ? Pour
ce dernier, ils n’ont pas réagi de façon excessive, ce qui surprend quelque
peu. Néanmoins, si les moyennes sont basses, elles s’accompagnent de gros écarts
types, ce qui signifie qu’il y avait de grosses différences d’une famille
à l’autre. Par ailleurs, l’analyse factorielle nous révèle que ce sont,
dans l’ordre, son conjoint, ses enfants et sa fratrie puis sa mère et moins
son père qui l’ont le plus mal vécu. Les uns et les autres présentent des
profils réactionnels très variables, comme on le verra ci-dessous :
Les
variables ici explorées ont été construite en référence aux théories de
Neuburger (1984, pp. 15-24) sur la demande en thérapie familiale, qui divise
cette dernière en symptôme, souffrance et allégation. On voit ici qu’en général,
la souffrance est partagée par le conjoint, les enfants, la mère et la fratrie
de l’adepte, qu’il y a parfois des symptômes chez le conjoint et/ ou
l’enfant, mais surtout chez la mère, et qu’il n’y a guère d’allégation
(demande d’aide) que dans la fratrie et parfois chez le conjoint. Le père,
quant à lui, est dans l’affrontement, qui n’est pas une demande (on
pourrait même supposer qu’il se trouve du côté d’un supposé savoir).
Ceci va dans le même sens que l’observation sur le terrain dans le cadre des
consultations d’aide aux victime de sectes : les demandes de
consultations viennent prioritairement des fratries et des conjoints, et le plus
souvent, les enfants (quand on les voit) sont mutiques, la mère déprimée, le
père en colère. 2°
L’entrée dans la secte de l’ex-adepte a entraîné une série
d’accusations : quels ont été les
accusateurs et les accusés ? A nouveau, les proches ne lui paraissent pas exagérément accusateurs, sauf peut-être les amis et la famille d’origine vis-à-vis de la secte, mais à nouveau, les écarts types sont très élevés. L’analyse factorielle montre que :
On peut déduire de tout ceci qu’un certain nombre de proche accusent la secte et quelques autres éléments disparates, sans que cela débouche, statistiquement, sur la constitution d’un facteur significatif, mais que ce sont eux, probablement, qui font monter la moyenne. Il nous faut y voir un mouvement défensif, peut-être de l’ordre de l’identification projective. Mais au total, on peut dire c’est l’entourage proche et les amis qui sont le plus objet d’accusations, bien avant la secte ! Soulignons que si les amis sont largement incriminés par les enfants et surtout par le père et la mère, eux-mêmes ne sont pas cités par l’ex-adepte en tant qu’accusateurs. Enfin, sauf les enfants, la plupart des proches s’accusent eux-mêmes dans une bien moindre mesure que d’autres proches. Nous pensions, par ces variables, interroger les mécanismes de projection et de clivage. Nous constatons que si les sectes, à en juger par leurs écrits, projettent toute responsabilité sur le monde extérieur (dont les proches des adeptes), et si ces derniers utilisent les mêmes mécanismes, ce n’est pas dans un mouvement réciproque (au moins du point de vue de l’adepte, et n’en déplaise à certains sociologues) mais à l’intérieur de la famille (au sens large). Si l’on identifie trois familles autour de l’adepte, à savoir sa "famille" sectaire, sa famille d’origine et sa famille nucléaire (dans laquelle il nous semble pouvoir inclure les amis proches), ou encore sa famille par croyance, sa famille par filiation et sa famille par alliance, on constatera qu’en miroir d’un clivage fait par la secte entre elle-même et les deux autres familles, on ne trouve pas un même clivage fait par ces deux dernières, mais un clivage – ou en tout cas un conflit - entre la famille d’origine et la famille nucléaire. 3°
Après son entrée dans la secte, le comportement de l’ex-adepte a-t-il changé,
selon l’entourage, de manière positive ou négative, et inversement comment
l’ex-adepte juge-t-il celui de ses proches ? Les
réactions sont généralement moyennes, avec de nouveaux de gros écarts types.
Quand on sort de la moyenne, on observe que :
HYPOTHESE 2. Cette hypothèse se rapporte principalement à la manière dont le sujet a pu vivre et a effectivement vécu ses relations avec ses proches (père, mère, fratrie, conjoint et enfants) pendant son séjour dans la secte. Deux
éléments se dégagent nettement dans ce vécu :
On
constate par ailleurs que trois autres paramètres sont corrélés à ces deux
attitudes. Quand l’ex-adepte présente de tels clivages :
HYPOTHESE 3. Cette
hypothèse se rapporte de diverses manières à l’insatisfaction, aux
sentiments de manque et/ ou d’incomplétude de la part du sujet, tant avant
son séjour dans la secte que pendant celui-ci et après sa sortie, ainsi qu’à
la nature de ses propres dépendances et de celles de son entourage avant son
entrée dans la secte. 1°
Les autres dépendances.
La présente hypothèse s’inspire d’un article de Rousseaux intitulé "Familles d’héroïnomanes en thérapie", dans lequel il note que dans un groupe de dix parents dont il s’est occupé, deux étaient alcooliques, six utilisaient toutes les nuits des somnifères, deux étaient de grands consommateurs de médicaments, tous étaient de grands fumeurs, etc. Il postule que dans les familles de toxicomanes, le recours à un "produit" est "une solution familiale habituelle, comme stratégie domestique" (Rousseaux, 1989, p. $). Il importe en premier lieu de noter que nous ne faisons pas ce genre d’observations. Premièrement, l’analyse des moyennes révèle un nombre relativement réduit de dépendances dans la famille d’origine, sauf peut-être du père vis-à-vis du travail (ce qui est un relatif lieu commun), ainsi que dans la famille nucléaire et chez les amis. L’ex-adepte lui-même se perçoit comme plus dépendant que ses proches, surtout au niveau affectif. Notons une moyenne de 3,5 avant l’entrée en secte, de 3,8 durant l’adhésion et de 3,6 après la sortie… Deuxièmement, les dépendances, quand il y en a, vont dans un autre sens :
En
résumé, quand nous trouvons des dépendance, c’est moins dans la famille
d’origine que dans ce que nous avons appelé, plus haut, la famille par
alliance. Ce qui pourrait expliquer que la famille d’origine accuse les amis
et le conjoint (voir 1° partie de l’hypothèse 1). On
remarquera que les dépendances corrélées aux clivages s’avèrent ici ne pas
être toujours les plus fréquentes. A la réflexion, le besoin de réussite
sociale, voire le médicament ou le besoin "religieux" pourraient
se rattacher à une composante plus "anale", à un besoin de contrôle,
alors que les drogues, l’alcool ou la nourriture sont beaucoup plus
manifestement des dépendances, présentent une composante plus "orale".
Que le besoin d’argent augmente quand on est dans une secte ne devrait pas
surprendre, puisqu’on sait par ailleurs que la plupart des sectes ont vis-à-vis
de leurs adeptes des exigences financières. 2°
Le vide L’analyse des moyennes et des écarts types révèle que le sentiment de vide et d’incomplétude augmente en l’ex-adepte après son entrée en secte, et diminue après la sortie, sauf en ce qui concerne la société (ce qui révèle des problèmes de réinsertions ?). Le sentiment de vide interne reste moyen à toutes les étapes. L’analyse factorielle permet d’affiner l’analyse de cette hypothèse :
En résumé, l’entrée en secte pourrait bien viser, dans certains cas, à remplir un vide social, mais dans ce cas, elle manque son objectif, puisqu’elle vient couper le peu de liens sociaux sans rien mettre à la place, d’où sans doute le sentiment de vide, parfois, à l’égard de la secte. Il est piquant de constater qu’après la sortie, c’est pourtant la secte qui manque le plus. Ce paradoxe ne doit pas nous surprendre, il vient au contraire démontrer qu’on se trouve bien en présence d’une addiction : ainsi, la drogue creuse sans cesse le vide social dans lequel se trouve le toxicomane, et finit par être, comme le résume le chanteur Mano Solo : "la femme de ceux qui n’en ont pas". Sternschuss relève que : "Un héroïnomane sevré n'a aucun besoin d'héroïne et pourtant, à la sortie de la cure - que celle-ci se soit passée dans de bonnes ou mauvaises conditions - l'héroïne représentera pour lui, de façon prégnante, à la fois la possibilité de l'extase et à la fois le sentiment de la terreur : il a quelque chose à voir avec elle, il n'est plus le même depuis qu'il a commencé à la consommer et c'est cela qui nous intéresse ici. La seule comparaison que l'on puisse risquer avec cet état de dépendance n'est véritablement que l'état amoureux, poussé à l'extrême, déraisonnable, la passion la plus totale et la plus exclusive, la folie pour tout dire, l'amour fou, celui que porta Tristan à Iseult la Blonde après le Boire Amoureux - le vin herbé, le philtre d'amour - et dont il ne put se délivrer, finalement, après bien des pénitences et bien des rechutes" (Olievenstein et coll., 1982, p. 55). Nous citons cet extrait malgré sa longueur tant il nous ramène de façon précise à des récits d’ex-adeptes de sectes. Ce
qui précède explique qu’après la sortie de la secte, le sujet a éprouvé
avant tout et intensément un manque affectif et une impression de vide intérieur,
de perte de prise en charge, un manque de valorisation et de reconnaissance avec
des troubles somatiques et un manque d’équilibre. Ces impressions
s’accompagnent certes d’un sentiment de libération mais à connotation
fortement négative, à vrai dire sans grande crainte à l’égard de la secte.
Il est piquant, à nouveau, qu’il faille le "manque" du "produit"
sectaire pour que l’ex-adepte se mette à avoir besoin de sa famille
d’origine. Il y a là, sans aucun doute, une information précieuse à
transmettre aux familles d’adeptes de sectes. HYPOTHESE 4. Celle-ci
envisage et examine la structure comportementale relativement au phénomène de
l’angoisse. Comment celle-ci était-elle vécue au sein de la famille
d’origine, ainsi qu’avec le conjoint et les enfants, avant l’entrée dans
la secte puis pendant le séjour dans la secte, avec sur ce plan, une approche déjà
développée lors de l’analyse de l’hypothèse 2, à savoir les relations
entre les ex-adeptes et leurs familles (famille d’origine, secte, etc.). Rappelons
encore que cette analyse se fonde sur les représentations de l’ex-adepte. Et
commençons par préciser qu’en moyenne, les familles nucléaires des
ex-adeptes seraient unies et chaleureuses, ainsi que les familles d’origine,
surtout la mère ; les familles d’origine présenteraient une certaine
pudeur émotionnelle ; le père serait plus autoritaire et prendrait des décisions
plus facilement que les autres membres de la famille d’origine ; la
famille nucléaire aurait un fonctionnement plutôt démocratique, ce qui
signifie que les décisions se prendraient, très nettement, en couple ;
tant le conjoint de l’ex-adepte que lui-même auraient de l’autorité sur
les enfants ; néanmoins, le conjoint de l’ex-adepte prendrait des décisions
facilement, alors que l’ex-adepte serait, dans ce domaine, plus moyen ;
toutes les autres variables sont moyennes (autour de 3, donc). Il y a donc un
certain nombre de facteurs que l’analyse de la moyenne ne pourra révéler,
telles que la gestion de l’angoisse. Nous devons donc, à nouveau, recourir à
l’analyse factorielle, qui ne nous renseigne pas sur la présence ou
l’absence d’angoisse, mais sur la gestion de l’angoisse quand il y en a : 1°
Gestion de l’angoisse au sein de la famille d’origine ainsi qu’avec le
conjoint et les enfants avant l’entrée. Toujours
dans l’ordre de la prégnance des affects, le point le plus apparent pour
l’ex-adepte est la perception de l’angoisse ressentie par la mère. Ce vécu
d’angoisse chez la mère n’est-il qu’une impression propre à
l’ex-adepte ou est-il réel chez sa mère ? Il semble bien qu’il soit
effectif car dans les cas d’angoisse, l’ex-adepte déclare clairement que sa
mère exprimait fortement, très manifeste-ment ladite angoisse. Proche sur ce
point du vécu maternel, l’ex-adepte lui-même ressentirait alors une forte
angoisse, avec un sentiment de culpabilité marqué. Comme sa mère, comme lui-même
quoiqu’à un moindre degré, la fratrie vivait aussi sur un mode angoissé
(sentiment et expression). Le père par contre n’apparaît jamais comme
angoissé, bien qu’il exprime de temps à autre cet affect. Comme déjà dit,
une certaine pudeur émotionnelle est plus caractéristique de la famille
d’origine que de la famille nucléaire. L’ex-adepte
percevrait parfois une forte angoisse chez son conjoint, même si ce dernier ne
l’évoque pas. Cette perception renforcerait alors indirectement sa propre
angoisse. Quand le couple est angoissé, les enfants exprimeraient eux aussi une
certaine angoisse. Il
apparaît aussi nettement qu’en cas d’angoisse, l’ex-adepte reçoit
quelque aide de ses proches pour la tempérer, mais qu’il n’a néanmoins
plus le sentiment que sa famille, lui-même, son conjoint vivent dans un climat
ouvert, chaleureux, uni ; ce peut même être carrément l’inverse. A
noter encore - toujours dans ce cas - qu’il pense que ses enfants soutiennent
son conjoint plutôt contre lui. 2°
Pendant son séjour dans la secte. L’élément
qui ressort d’abord est que le sujet a reçu, en cas d’angoisse, une aide
importante du groupe sectaire, et ce d’autant plus qu’il aura exprimé
ressentir cette angoisse comme provoquée par des éléments extérieurs à la
secte. Donc, si le sujet exprime clairement avoir perçu comme tout à fait réelle l’aide qui lui était apportée, cette aide n’était cependant pas toujours ressentie comme adéquate, d’autant qu’il se sentait quelque peu culpabilisé par la secte qui lui demandait plus d’investissement, avec des rappels doctrinaux, et ce plus encore, évidemment, quand il arrivait à l’ex-adepte d’attribuer l’origine de son angoisse à la secte elle-même – mais c’était très rarement le cas. On remarquera qu’en la matière, la secte semble fonctionner sur un mode narcissique (culpabilisation, idéalité, etc.) et l’adepte sur le mode libidinal (angoisse, investissement, etc.). Ceci nous ramène encore à l’incestuel, et plus précisément à la séduction narcissique : "La mère incestuante éprouve moins d’intérêt pour les actes que pour les pensées. (Il est bien vrai que les conduites relèvent de la loi, et que la loi est faite en vertu de l’ordre paternel). De la part de son objet narcissiquement élu, il attend qu’il se conforme à ce qu’elle pense, à ce qu’elle affirme" (Racamier, 1995, p. 80). Inversement,
et c’est à nouveau un signe clair et classique d’ambivalence, quand
l’ex-adepte exprimait à l’extérieur de la secte des angoisses dues à la
fois au groupe sectaire et à d’autres facteurs non précisés, il recevait un
certain soutien extérieur. Lorsque
l’ex-adepte traitait d’une angoisse en famille et dans la secte, il abordait
fréquemment ses relations avec sa famille telles qu’elles ont été développées
lors de l’hypothèse 2, à savoir que la secte essayait de se rapprocher
de son père, de sa fratrie, de sa mère, et que lui de même tentait de se
rapprocher de sa mère et de sa fratrie malgré qu’il eusse le sentiment
d’une part que tous, père, mère, fratrie, conjoint et enfants se
distanciaient volontairement de lui, et d’autre part que ceux-ci se sentaient
rejetés par lui. A
noter que l’ex-adepte n’exprime jamais, dans le cadre de la présente hypothèse,
le sentiment que ses proches auraient eu le sentiment de se sentir rejetés par
la secte, ce qui nous semble assez surprenant, sauf à considérer que la secte
était probablement plus prosélyte que rejetante. Nous pourrions y voir la vérification
d’une hypothèse de Maes (2000), directeur de cette recherche, à savoir que
la coupure entre l’adepte et ses proches non sectaires serait moins l’effet
direct d’une volonté sectaire que l’effet indirect des mécanismes de
clivage que le secte met en place. On
relèvera en guise de conclusion et à l’instar de ce que nous observions déjà
autour de l’hypothèse 3, que si l’adepte croit trouver dans la secte un
moyen de gérer son angoisse qu’il ne trouve ni dans sa famille d’origine ni
avec son conjoint, il trouve en réalité d’autres raisons de s’angoisser,
et d’ailleurs s’angoisse beaucoup plus (4,1 pour des angoisses ressenties
dans le groupe à cause du groupe, et 3,3 dans le groupe à cause de l’extérieur
du groupe), ne serait-ce peut-être que parce qu’il est interdit de
s’angoisser (L’ex-adepte a été culpabilisé : 4,4 !!! On lui a
demandé plus d’investissement : 4,9 !!!), puisque l’adepte qui a
atteint l’idéal partagé n’est plus supposé avoir la moindre raison de
s’angoisser (On lui a répondu par des citations de la doctrine : 4,9 !!!).
Pour continuer avec Racamier, signalons qu’il définit un genre de surmoi
incestuel : "Cette instance est une héritière de la séduction
narcissique (…) Elle se coagule avec un idéal du moi souverain (…)
Coordonnant étroitement l’exigence et l’interdit, elle exige de croire tout
en interdisant de savoir (…) Ce n’est pas une loi, ce n’est même pas une
loi sévère, c’est une tyrannie (…) Elle interdit mais ne protège pas
(…) Il présente la vérité comme une faute, la pensée comme un crime, et
les secrets comme intouchables" (Racamier, 1995, pp. 95-96). HYPOTHESE 5. Celle-ci envisage, pendant l’appartenance sectaire, le comportement de l‘ensemble des personnes concernées sous l’angle de la dissimulation, du faux-semblant, du déguisement comportemental voire de la duplicité et de la simulation. En réalité, il est toujours moyen, sauf de la part de la secte qui est toujours jugée très dissimulatrice (de 4,4 à 4,7). Notons déjà, comme indication précieuse en aide aux proches d’adeptes, que d’après les réponses fournies, ce thème, quand il apparaissait ailleurs que dans les pratiques de la secte, était toujours lié à des problèmes relationnels sérieux dont bon nombre ont déjà été évoqués dans le cadre de l’analyse d’hypothèses précédentes, et s’expliquent par un contexte d’angoisse et de difficultés de prise de décision notamment au sein du couple, etc. 1°
Les plaintes de l’ex-adepte vis-à-vis du groupe sectaire Avant de parler de la dissimulation proprement dite, l’ex-adepte formule parfois une série de plaintes se rapportant d’une part au manque de chaleur, d’union à la fois dans la famille d’origine (de la part du père en particulier) et dans son couple (conjoint), d’autre part à un climat général d’angoisse, avec pudeur émotionnelle, ou encore prises de position des enfants une fois pour l’ex-adepte, une fois pour le conjoint (Rappelons que ceci n’est pas la cas pour une majorité d’ex-adeptes). La prise de décision dans le couple avec le conjoint et dans la famille nucléaire avec les enfants était source de nombreux problèmes, qui pouvaient parfois être latents mais toujours bien présents, avec des questions d’autorité et des disputes. Encore une fois, on pourrait faire le rapport avec l’incestuel, en tant qu’il relève du registre narcissique plutôt que libidinal : dans les cas évoqués, les rapports de pouvoir l’emportent largement sur le lien. Ces
problèmes ont débouché, suite à l’entrée du sujet dans la secte, sur de
nombreux conflits et des difficultés majeures de vécu pour l’entourage, tels
qu’ils ont été développés au deuxième paragraphe de l’hypothèse 1. Ils
réapparaissent donc dans ce contexte portant sur la dissimulation : on les
retrouve avec les mêmes caractéristiques prégnantes dans l’ordre des
personnes souffrantes, c’est-à-dire le conjoint, puis dans l’ordre, les
enfants, la fratrie, la mère et le père. On retrouve aussi les mêmes
accusateurs et accusés, avec les mêmes supposés quant à des changements de
comportements. 2°
La dissimulation Quand
elles existent, l’ex-adepte note des attitudes de ce type d’abord de la part
de la famille d’origine, qui feindrait vis-à-vis de la société, des autres
membres de la famille d’origine, du sujet, des amis, du conjoint et aussi un
peu de la secte ; ensuite de la part de son conjoint, dont la dissimulation
s’adresse d’abord aux amis puis aux enfants, à la société, au sujet, à
la famille d’origine et quelque peu à la secte ; l’ex-adepte lui-même
reconnaît sa propre duplicité, très fort à l’égard de la société,
nettement aussi envers les amis et un peu à l’égard de sa famille
d’origine et de son conjoint. L’ex-adepte de cette catégorie reconnaît évidemment
– puisque les ex-adeptes sont unanimes à ce sujet - que la secte a manifesté
un comportement dissimulateur nettement à son égard, presque autant de la société,
moins mais quand même des amis, et également - quoique fort peu - de son
conjoint. Au total, on peut considérer que dans les cas à problème, il existe un climat de profonde dissension à bien des niveaux entre de nombreuses personnes concernées, climat qui, au lieu d’être mis à plat reconnu et discuté est profondément enfoui et dissimulé. A noter dans le contexte de cette hypothèse que Racamier différencie "le secret ouvert (qui) est aimable et libidinal (du) secret fermé (qui) est hostile et anti-libidinal, et (ajoute) qu’à son comble le secret verrouillé est catégoriquement funeste : obturateur" (Racamier, 1995, p. 148). Etant donné que le thème de la dissimulation est corrélé à celui du manque de chaleur et d’union, ainsi qu’à une évidente difficulté à gérer les conflits, il importerait peut-être pour le psychothérapeute confronté à un ex-adepte ou à ses proches, de travailler avec eux une telle différence, de manière à les faire glisser d’un mode narcissique à un mode libidinal. HYPOTHESE 6. Celle-ci a trait au regard porté ou non, à porter (ou à ne pas porter) par la secte et le sujet sur le passé, le présent et l’avenir. 1°
Pendant le séjour dans la secte : Très
clairement, le présent a beaucoup plus d’importance que le passé ou le
futur. Néanmoins, l’analyse des moyennes et des écarts types révèle que le
problème n’est pas tant de l’envisager seul, que de l’envisager "autrement".
il serait intéressant de savoir ce qu’est cet "autrement". Nous
avons à ce sujet des données que nous n’avons pas encore eu l’occasion
d’analyser. La secte considère qu‘il n’est pas question pour le sujet
d’aborder, de parler de son futur affectif ni de son futur matériel, ou alors
il est présenté comme idyllique (4,,2), mais pour les seuls adeptes qui ont
suivi les préceptes enseignés par le gourou (4,8). Le passé est globalement
considéré comme indubitablement mauvais (4,6), sauf tout ce qui concerne la
genèse de la secte (3,6). En fait, lorsque le passé est abordé et examiné,
c’est pour servir de leçon, d’avertissement (4,5). Au fond, on retrouve ici
le thème du clivage, se jouant cette fois entre un passé "tout noir"
et un futur "tout blanc", qui font du présent le seul objet
psychique investi, mais sur un mode partiel puisque coupé de l’histoire du
sujet, relié à la seule histoire de la secte, et encore revisitée sur le mode
idéal – mode qui par définition, ne permet pas au sujet une véritable
temporalité. 2°
Mais en fait, quels sont les thèmes sur lesquels le sujet aime se pencher :
HYPOTHESE 7. Cette
7e hypothèse a trait aux relations au sein de la secte elle-même.
Avant de passer en revue comment ces relations étaient structurées, nous
pouvons - puisque l’ex-adepte l’explicite aussi dans ce contexte - reprendre
et approfondir ce qui a déjà été décrit à propos de l’organisation
familiale face à l’angoisse (hypothèse 4) et à la prise de décision
(hypothèse 5). 1°
Mode d’organisation familiale : On
l’a vu, l’ex-adepte considère que les relations dans la famille d’origine
et la famille nucléaire étaient de nature plutôt chaleureuse. Et que lui
aussi l’était. Toutefois, l’analyse factorielle révèle que quand il est
confronté à l’angoisse dans sa famille nucléaire, ses enfants soutienne
fortement et indubitablement son conjoint contre lui… Pour comprendre ce
paradoxe, il faut peut-être rappeler une fois de plus que notre investigation
s’appuie sur la perception de l’ex-adepte, qui peut avoir été faussée par
la comparaison avec les relations sectaires, d’une part, et l’élaboration
propre au travail du deuil, d’autre part. Les figures du conflits en
particulier (dont les alliances faites par les enfants sont un indice) peuvent
être interprétées très différemment suivant que l’ex-adepte les considère
d’un point de vue narcissique ou libidinal. 2°
Prises de décision dans la famille d’origine. Toujours
en contexte d’angoisse, les décisions étaient prises sans concertation,
l’ex-adepte était puni et il ne s’y pliait pas. L’organisation familiale
n’était pas très démocratique. La mère avait parfois autorité sur le père
et quand c’était le cas, elle prenait facilement des décisions.
L’ex-adepte se disputait assez souvent avec sa mère et des relations sur le
mode de l’autorité coexistaient avec des relations sur le mode du
laisser-faire, coexistaient. Le couple parental se disputait. Ceci n’est
cependant pas univoque : en effet, il pouvait arriver que ses parents
prennent une décision en couple ou qu’ils aient l’un ou l’autre domaine réservé. 3°
Prises de décision dans le couple de la famille nucléaire. L’ex-adepte
est très explicite à cet égard : il considère de manière formelle, très
nette, que sa famille nucléaire évoluait sur un mode démocratique avec prises
de décision faciles et en couple. En général, son conjoint prenaient des décisions
plus facilement que lui-même, sauf en contexte d’angoisse où la tendance était
inversée. En ce qui concerne l’autorité sur les enfants, par contre, il en
avait plus en moyenne, mais la tendance, à nouveau, s’inversait en contexte
d’angoisse (ce qui est assez logique). Des disputes entre les deux parents et
les enfants ne survenaient guère, même si quelquefois le couple s’accrochait
ou les enfants entre eux. 4°
Relations au sein de la secte elle-même. Les
relations de surveillance étaient clairement préférées aux relations
affectives, tant entre le gourou qu’entre adeptes du même niveau. Il y avait
néanmoins une place pour les relations affectives, surtout entre adeptes du même
niveau. On
comprend que les décisions étaient prises de façon arbitraire par le supérieur
(4,5) avec forte culpabilisation (4,8) voire punition (4,2) en cas de refus.
Pour vivre dans une telle ambiance, l’adepte développait un auto-contrôle
(4,1). Il y avait ceux qui "savaient" et ceux qui ne "savaient"
pas (4,5) et un ordre hiérarchique très marqué (4,6). Il va de soi, dans ce
contexte, que l’ancienneté avait son importance (3,9). En général,
l’homme était plus important que la femme (4.0), mais quand ce n’était pas
le cas, l’analyse factorielle nous révèle que c’était l’inverse. Au
total, il s’agissait donc d’une organisation très structurée et très hiérarchisée,
qui contraste fortement d’une part avec l’ambiance chaleureuse que semble présenter
le groupe quand on le voit l’extérieur, d’autre part avec cette même
ambiance, cette fois sincère, au sein de la famille d’origine et de la
famille nucléaire. A priori, on ne comprend pas quel pourrait être le bénéfice
de l’adepte à rester là, sauf captation, comme dans le cas du toxicomane qui
a depuis longtemps dépassé le stade des "paradis artificiels"
mais ne peut plus se passer de sa drogue. Néanmoins, l’analyse du profil
individuel des ex-adeptes par des tests de personnalité révèle, pour rappel,
des "failles dans la capacité à diriger sa vie", une "immaturité
affective" et des "difficultés de gestion de la vie pulsionnelle"
qui pourraient être réinterprétées, ici, comme des difficultés
d’autonomie, et en particulier de gestion de la démocratie au quotidien. Nous
avons peu d’indices : si en cas d’angoisse dans la famille nucléaire,
les enfants soutenaient fortement et indubitablement le conjoint de
l’ex-adepte contre ce dernier, si dans sa famille d’origine des relations
sur le mode de l’autorité coexistaient avec des relations sur le mode du
laisser-faire, etc. (il y a encore quelques indices qui vont dans ce sens, mais
moins significatifs), on peut effectivement supputer chez lui des difficultés
de gestion de la démocratie, or sa Fn fonctionne sur ce mode… HYPOTHESE 8. Cette dernière hypothèse examinée se réfère aux sentiments d’une part de responsabilité à l’égard des personnes et de leur comportement au sens large (pensées, idées et actes), et d’autre part de culpabilité également à l’égard d’autrui et de ses comportements. Elle a été explorée à travers des questions accompagnées de deux définitions, que voici :
Il nous faut avouer, à titre préalable, que quant à la présente hypothèse, les résultats de notre enquête sont souvent aux antipodes de ce que nous aurions imaginé : en particulier, nous aurions cru qu’en moyenne, la culpabilité allait être plus forte que la responsabilité, et c’est l’inverse, à une exception près : après la sortie, le sentiment de responsabilité tant vis-à-vis de la secte et des adeptes que vis-à-vis des comportements, est plus faible que la culpabilité, déjà très faible pourtant, en ces domaines. Autre chose : nous imaginions une augmentation de la culpabilité durant l’appartenance sectaire, et nous avions raison, mais ce que nous n’imaginions pas, c’est l’augmentation encore plus forte du sentiment de responsabilité. Nous trouvons, dans les définitions que nous avons proposées aux sujets, deux éléments qui nous permettent rétrospectivement d’expliquer ces données : 1) la loi sectaire est intériorisée, d’où le jugement auquel se soumet l’adepte est forcément "intérieur" (de plus, la plupart des sectes se réclament d’une éthique davantage que d’une morale, et la plupart des gens – dont les adeptes – n’ont aucune raison de remettre cette prétention en doute, faute de disposer de définitions suffisamment exactes de ces termes), et 2) la morale sectaire est mise en acte, débouchent donc forcément sur "des changements de comportement". S’ajoute à tout ceci, l’idée qu’il n’est pas sain de se sentir responsable pour les autres : la responsabilité est par essence individuelle. Or, c’est justement ce que la secte propose à ses adeptes, et de façon plus générale l’incestuel (nous y revenons une fois de plus) : "Les incestés ne savent pas ou ne sentent guère où cesse leur domaine et où commence le territoire des autres : l’empiètement – s’exerce-t-il à leur encontre ou à l’endroit d’autrui – leur semble naturel (…) sans peine et sans douleur" (Racamier, 1995, p. 103), et c’est pourquoi, d’après d’autres auteurs qui ont repris cette notion, ils portent des responsabilités qui ne sont pas les leurs. Vu sous cet angle, l’éthique pourrait bien sembler un concept typiquement sectaire, par opposition à la morale qui serait alors typique-ment religieuse. Ceci met indéniablement les choses en perspective. Autre
remarque préalable : il est ici quasi naturel que l’ex-adepte évoque à
nouveau ce qui a été décrit à l’hypothèse 1, c’est-à-dire le vécu de
son entourage lors de son séjour dans la secte. Il n’est pas nécessaire ou
utile de reprendre ici le détail des corrélations trouvées car elles sont en
fait tout à fait similaires à leur précédente description tant pour
l’ordre des personnes mentionnées, que pour leurs réactions, leurs
comportements accusateurs (qui accuse et qui est accusé), ainsi que la nature
positive ou négative dans le changement de comportement des divers acteurs. 1°
Responsabilité. 1.1.
A l’égard des personnes :
1.2.
A l’égard des idées et des actes :
2°.
Culpabilité. 2.1.
A l’égard des personnes :
2.2.
A l’égard des idées et des actes :
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